Nevis Ensemble – un orchestre atteignant de nouveaux sommets

Une journée pluvieuse, au pied de Ben Nevis, la montagne la plus haute du Royaume-Uni, quarante musiciens d’orchestre descendaient d’un bus. Ils se demandaient pourquoi ils avaient décidé de la gravir. 

– Qui veut un sac poubelle pour protéger son instrument ? a crié un violoncelliste. Lui en avait un, noué à son étui.

En anorak et chaussures de marche, nous traversions un parking. Lentement. A peine éveillés. Certains d’entre-nous s’étaient levés à sept heures du matin pour préparer nos sandwichs. La belle montagne Ben Nevis ne nous prêtait pas attention sous sa couche brumeuse argentée. C’est une création de Mère Nature. Un monument éternel, attirant des explorateurs du monde entier.

Nous étions nés il y a une semaine et, ce-jour là, nous en étions arrivés à notre 27ème concert. D’abord, nous avions toutes et tous idéalisé de jouer ensemble au sommet de la montagne. Là-haut, il ne faisait que trois degrés. Nous allions être bombardés par la pluie battante. L’eau et la boue allaient nous tremper les pieds. Ainsi, nous n’avons pas pu tous jouer au sommet. Cela aurait été le trépas pour les instruments à cordes. Pourtant, Nevis Ensemble a bien grimpé au pinacle, et pendant 15 jours, cet orchestre révolutionnaire a joué les pionniers pour tous les orchestres existants. 

En deux semaines, Nevis a organisé 72 concerts partout en Ecosse. N’importe quel lieu, n’importe quelle heure. L’orchestre joue autant en plein air dans les champs à la campagne, qu’en intérieur : dans les centres d’accueil pour personnes âgées, foyers pour réfugiés, théâtres locaux, bibliothèques, musées, et d’autres encore. La philosophie de cette entreprise est que la musique, quelle qu’elle soit, peut transformer le monde. Chacun de nos concerts est à entrée libre. Ouvert à tous. Au lieu d’attendre que les spectateurs réservent leurs places, nous prenons les devants. Certains d’entre-eux n’avaient jamais assisté à un concert, par manque de moyens ou d’opportunités, comme les sans-abri, ou les demandeurs d’asile. La musique leur réchauffait le coeur, adoucissant leur quotidien difficile. Ainsi, nous faisons le don de la musique à tous, et partout où nous le pouvons.

L’orchestre comprend une quarantaine de musiciens, d’âges et d’horizons variés. La plupart d’entre nous sont étudiants de conservatoires de musique ou récemment diplômés. En tant que premier violon solo, on m’a fait aller au maximum de mes capacités – artistiques, musicales, physiques, et personnelles. J’étais médiatrice entre la direction artistique (le duo musical Holly Mathieson et Jon Hargreaves), l’équipe de gestion (Jamie Munn, Duncan Sutherland et Judith Walsh) et l’orchestre.

Au tout début, notre priorité fut de créer et de stimuler l’esprit d’équipe. Avant de se lancer en tournée, et pour nous préparer à jouer dans des circonstances imprévisibles et périlleuses, il nous fallait apprendre à nous faire confiance et compter les un(e)s sur les autres. Nous étions un tout nouveau groupe, n’ayant que quatre jours pour harmoniser nos personnalités et nos énergies, en répétant intensément et en organisant des séances de tai-chi, yoga et pleine conscience, avant de prendre la route.

En matière de musique, nous avons dû sortir de notre zone de confort pour jouer des morceaux de styles diversifiés. Chaque concert est unique, car on le programme – à partir d’une grande liste de répertoire – en fonction du lieu de performance. Cette liste comprenait des œuvres de Mendelssohn, Beethoven, Purcell et Debussy, des chansons pop (ABBA…), du folk (Chris Stout…) et de la musique contemporaine (Judith Weir, Matthew Grouse). Très souvent, on considère que la musique “non-classique” est moins complexe et exigeante que la musique classique. En réalité, c’est rarement le cas. Je suis convaincue qu’il est primordial de maîtriser les éléments de n’importe quel genre de musique, de manière à pouvoir l’exécuter avec confiance, conviction et audace. Dans la musique classique, nous devrions nous inspirer d’autres genres, et réciproquement. 

La tournée a été gigantesque, dans tous les sens du terme. Dans les orchestres traditionnels, chacun(e) des artistes et des membres de l’administration reste dans son propre rôle mais, par contraste, les musiciens de Nevis Ensemble ont effectué toutes sortes de tâches (comme par exemple charger et décharger la percussion pour chaque concert, ou encore jouer un morceau matinal pour nous motiver de nouveau). Cela se voit également dans d’autres ‘street orchestras’, y compris le Ricciotti Ensemble aux Pays-Bas et Street Orchestra Live en Angleterre. Parfois, nous avions jusqu’à six ou sept concerts par jour, donc il nous fallait une adaptabilité et une énergie extraordinaires. Le soir, nous nous ressourcions pour faire face aux incertitudes de la journée. Qu’allons-nous jouer ce soir ? Quel accueil nous réservera le public ? Le lieu conviendra-t-il à notre programme et à nos attentes ?

Ce projet de Nevis Ensemble nous a beaucoup apporté, à tous, public et musiciens, tant au niveau de son impact et de son message que de son exigence professionnelle. Comment décider d’un programme qui s’accorde avec l’atmosphère d’un lieu donné, ou qui a pour objectif de surprendre un public ? Comment parler dans un microphone devant la foule ? Ce sont des compétences très importantes, mais souvent mises de côté dans le cursus des apprentis musiciens.

Il est rare d’avoir la chance d’improviser en salsa, de swinguer comme un violoniste folklorique, de chanter une chanson pop ou d’attaquer une rythmique jazz, et tout cela pendant une seule et même performance. Danser en même temps que jouer permet une plus grande liberté d’interprétation pour le musicien, et le public peut ainsi ressentir la musique encore plus profondément. L’orchestre bouge et respire ensemble, ce qui donne une image scénique vivante et dynamique.  Ce genre de performance a fait évoluer ma pratique du violon : avant, il s’agissait seulement de faire de la musique mais, aujourd’hui, je dois incarner la musique. 

Quelqu’un nous a vu jouer dans un supermarché et a dit : “Ici, ce n’est pas un putain de théâtre !” Ma réponse est la suivante : la salle de concert n’est qu’un des endroits où la musique prend vie. Nous y allons par convention, et c’est un lieu qui n’est pas forcément facile d’accès pour tous. Comme le dit si bien Shakespeare : “Le monde entier est un théâtre.” jusqu’où sommes-nous prêts à faire le don de la musique au plus grand nombre ? Y-a-t-il vraiment des choses à craindre en montant sur scène ? Non. Allons plus loin et ayons moins peur.

Publié en 2018 sur la Royal Philharmonic Society – voir la version anglaise.